[Aparté] Préjugés et réalité : le quotidien d’une étudiante en maths

Tu le sais peut-être déjà, quand je ne suis pas en train de lire ou d’écrire des chroniques, j’étudie les maths à l’université.  C’est en général une voie qui ne laisse pas indifférent, et j’ai eu droit à mon lot de réflexions et de questions qui me prennent parfois au dépourvu… J’avais envie de parler de maths sur mon blog, parce que ça occupe une bonne partie de mon temps et que ça me plaît beaucoup, mais il me fallait un angle d’attaque (parce qu’en réalité, je meurs d’envie de te montrer des paradoxes et certains très beaux résultats, mais si je le fais il faudra l’amener tout en douceur pour ne pas t’effrayer…). Commençons donc timidement par une petite liste des idées reçues sur le quotidien d’une étudiante en maths.

Pour remettre les choses dans leur contexte, il est peut-être utile de savoir que je suis à l’université en Suisse, en dernière année de Master en mathématiques fondamentales (c’est la partie théorique, donc pas de probabilités ou de statistiques, rien qui ait « numérique » dans le titre, j’étudie des domaines qui sont rattachés à l’algèbre, l’analyse ou la géométrie par exemple). Ça fait donc cinq ans que je vis dans ce milieu, et j’ai fréquenté deux universités différentes. Mais bien évidemment, mon expérience n’est pas suffisante pour faire des généralités, alors ne t’offusque pas si je parle de manière trop universelle, c’est juste une paresse linguistique.

  • Une première chose que je tiens à clarifier immédiatement, c’est qu’étudier les maths ne veut absolument pas dire être bon en calcul mental. Beaucoup de domaines théoriques n’utilisent quasiment pas de chiffres ! On laisse ça aux physiciens ou aux autres sciences appliquées, nous à la limite on leur crée des formules toutes belles, à base de x et de y (et s’ils veulent remplacer ça par des nombres, c’est pas notre problème). Du coup, régulièrement on me file l’addition au restau en disant « T’es en maths, tu peux faire le calcul ! » haaaahahaha bonne blague. Le calcul mental, encore, je m’entraîne. Mais quand il s’agit de calculer avec de la monnaie, ces maudits billets et pièces qui ont des valeurs fixes, et qu’on doit s’amuser à coup de « Je te donne deux billets de 10 comme ça tu me donnes ton billet de 50 et après tu peux faire de la monnaie pour lui pour qu’il puisse te rendre les 17.50 et je récupère les 0.50 », je ne sers plus à rien. Tu veux une vraie anecdote pour me croire ? Un gars de ma classe devait encaisser de l’argent pour une soirée, et on était tous les deux incapables de savoir s’il devait me rendre 14 ou 24 par rapport à ce que j’avais à disposition pour le payer. On s’est grattés la tête cinq minutes, il a fini par me rendre 24, le soir je raconte ça à mon homme et en une seconde il me dit « Mais vous êtes nuls ! Il devait te rendre que 14 ! », du coup le lendemain je suis retournée le voir et je lui ai rendu un billet de 10, mais à ce jour ni lui ni moi ne savons si c’était juste.
  • Il y a effectivement peu de femmes, on n’est vraiment pas à un ratio 50/50. Par contre, je ne me sens absolument pas discriminée, et contrairement à certains autres milieux je n’ai pas l’impression de devoir me battre pour justifier ma présence. D’ailleurs, de manière générale, je dirais que c’est une ambiance assez tolérante, chacun a ses passe-temps (beaucoup de danseurs de rock, étonnamment !), et tout le monde est réuni par l’amour des maths alors on s’aime bien (c’est beau ce que je dis).
  • Si on rit aux blagues de math, c’est surtout parce qu’on est trop contents de les comprendre. Il faut dire que c’est un monde un peu ingrat : une large portion de la population a été traumatisée par son prof de maths à un moment donné dans sa vie, et du coup c’est franchement difficile de trouver des gens extérieurs à la fac avec qui partager ce qu’on fait (en général, dès que je prononce le mot « maths », mon interlocuteur devient tout blanc et change de sujet). Alors forcément, on fait des inside jokes pour se consoler, mais c’est pas du tout pour jouer à l’élite et snober ceux qui ne les comprennent pas (et ça nous donne surtout l’air de geeks ridicules). Mes préférées ?

Qu’est-ce qui est jaune et complet ?
-Un espace de Bananach.

Quel est l’anagramme de Banach-Tarski ?
-Banach-Tarski Banach-Tarski.

Une exponentielle sauvage apparaît ! Sacha lance l’attaque DERIVEE !
Ce n’est pas très efficace.

(Bienvenue dans mon monde.)

  • Contrairement aux ingénieurs (et aux étudiants en maths appliquées, qui peuvent travailler dans les banques), les perspectives de carrière ne sont pas folles et je ne connais personne autour de moi qui soit ici par appât du gain ou par défaut (parce que, sérieux, qui irait choisir les maths par défaut). Du coup, il ne reste que les passionnés ! Ca donne une ambiance de travail franchement sympa, on est peu nombreux, tout le monde peut s’adresser la parole pour se raconter une preuve ou une formule chouette (parce que, je te rappelle, ça n’intéresse personne d’autre alors on est contents de partager entre nous) et ça nous permet de ne pas trop penser au fait que les perspectives d’avenir sont pas top-top, à moins qu’on veuille être prof ou qu’on soit suffisamment doué et passionné pour se lancer dans une thèse et aspirer à une carrière académique. Tiens, d’ailleurs, une autre blague pour la route (compréhensible cette fois) :

Quelle est la différence entre un mathématicien et une pizza ?
-La pizza, au moins, elle peut nourrir une famille.

(Un classique dans le milieu !)

Bref, je pourrais en parler encore longtemps, et je songe très sérieusement à te présenter quelques apartés de vulgarisation sur des paradoxes mathématiques qui me fascinent, j’espère que tu n’y es pas allergique ! En attendant, si j’ai réussi à briser quelques clichés sur les mathématiciens et à te faire entrer dans notre petite bulle, ma journée est réussie.

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40 commentaires sur “[Aparté] Préjugés et réalité : le quotidien d’une étudiante en maths

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  1. Comme dans tous les domaines très spécifiques, c’est toujours difficile pour les gens de l’extérieur de se rendre compte de la réalité des choses (sans faire appel aux préjugés). Donc merci pour cet article très intéressant ! 🙂
    Je ne suis pas particulièrement matheuse, mais je suis curieuse de voir tes « vulgarisations » !
    Kara

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    1. Ohh merci beaucoup ! Oui, c’est clair que peu importe le domaine, quand tu pousses à fond un sujet tu es forcé d’accepter le fait que de moins en moins de gens vont te comprendre 😉
      J’avais peur de faire fuir tout le monde en parlant de vulgarisation, j’en reviens pas d’avoir déjà des encouragements ! 😀 C’est à moi de réussir à rendre le tout lisible et digeste maintenant 😉 Merci pour ton message en tout cas 🙂 Bises !

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  2. Article super intéressant! J’ai compris toutes les blagues de maths, certainement parce que je suis physicienne et j’aime bien en sortir parfois 🙂

    Disons que les mathématiques, c’est assez difficile à enseigner car c’est pendant les études supérieures qu’on se rend compte de l’importance de la matière pour la physique, la chimie, l’histoire, la biologie tout.

    Pour les ingénieurs, je te comprends tout à fait car les physiciens ont un peu le même souci. La physique théorique n’offre souvent qu’une perspective de carrière académique donc il faut être sacrément passionné.

    Bref, la physicienne que je suis remerciera toujours les mathématiciens pour nous avoir créer des outils géniaux pour jouer avec nos équations. Mais pas que, il y a tellement …

    En tout cas, c’est vraiment cool et je te souhaite vraiment de réussir et d’obtenir un super poste où tu pourras continuer à vivre ta passion des mathématiques. Du coup, trop envie de finir par une blague classique:

    Exponentielle est Logarithme vont au restaurant, qui paie l’addition?
    Exponentielle car Logarithme ne paie rien…. 🙂

    Comme dirait Hilbert, les maths c’est super 😉

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    1. Effectivement, les maths c’est super dur à enseigner ! J’en ai pris conscience en commençant l’uni, on va tellement plus loin dans la matière qu’après ça devient très difficile de se remettre au niveau des élèves et de comprendre leurs problèmes… C’est comme expliquer à un tout petit pourquoi 1 + 1 = 2, c’est tellement logique qu’on ne sait pas par où prendre la question. Pour moi, un bon prof de maths doit apprécier sa matière mais surtout être passionné d’enseignement ! Parce qu’un prof trop passionné par les maths va toujours être frustré de ne pas pouvoir aller plus loin avec ses élèves, et de stagner à un niveau ultra basique (parce qu’on ne peut pas franchement montrer des trucs cool comme dans les sciences appliquées, et dire « si tu veux comprendre va à l’uni », parce que les trucs cool en math on ne comprend même pas leur énoncé si on n’a pas fait toute la théorie avant 😉 Genre, moi ça me rend dingue de penser qu’il existe une fonction qui soit continue partout mais dérivable nulle part ! Mais va transmettre ça à des ados hahaha) et ça donne ces profs un peu aigris qui veulent aller trop vite et dégoûtent les élèves…
      Ce qui est embêtant, parce que dans d’autres matières (comme le français), c’est tout à fait bienvenu d’acquérir beaucoup de connaissances en tant que prof !
      Personnellement je ne sais pas encore dans quelle voie je me dirige 🙂 Pas prof, du coup, mais peut-être que je vais faire quelques années de pause, aller bosser dans une start-up ou je ne sais quoi, et retrouver le milieu académique plus tard 🙂 on verra bien !
      Merci beaucoup pour ce long commentaire en tout cas, ça fait plaisir de trouver des gens qui nous comprennent 😀 Et merci pour la blague ! Hahaha
      Des bises !

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  3. Je veux que tu banalises quelques paradoxes mathématiques ! Je ne suis pas du tout scientifique et j’ai été traumatisée par les maths quand j’étais au collège (apparemment fallait apprendre ses cours de math ce que je n’ai absolument pas fait…). Mais ton article me donne envie de t’écouter et de te lire sur ce sujet. Donc j’attends le prochain avec impatience ! (et peut-être que je te piquerai cet aparté pour parler de ma licence d’art plastique, si tu me le permets **)

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    1. Vous êtes tous tellement chouettes ! Merci pour ce retour si positif, j’ai hâte d’écrire la suite 🙂 je vais essayer de tout faire pour que ce soit abordable quand on n’a pas l’esprit matheux 😉
      Et pique l’idee avec plaisir ! J’ai très envie de découvrir ce quotidien 🙂

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        1. Pour avoir donné des cours particuliers à pas mal de jeunes, souvent cette haine des maths vient soit d’un prof qui a du mal à transmettre sa matière ou à s’adapter aux élèves, soit du cliché « je suis littéraire t’facon, alors je suis nul en maths » qui crée un manque de confiance, c’est tellement dommage ! J’ai eu la chance d’avoir un peu de facilité et surtout un super prof, sinon j’aurais certainement fait des lettres 🙂

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          1. J’ai eu un prof Mr Noël je me souviendrais toujours de son nom qui ne m’a pas donné envie de faire des maths, mais en depuis mon enfance je n’aime pas ça, certainement parce que tout mon entourage m’a dit que je n’étais pas douée pour ça. Du coup arrivée à la sixième j’ai totalement abandonnée cette matière xD

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          2. Il y a beaucoup de croyances limitantes en ce qui concerne les maths, c’est impressionnant :/ Si on arrêtait de dire aux enfants qu’il étaient pas faits pour ça, le niveau augmenterait d’un coup !

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          3. J’ai une prof de français qui m’avait dit la même chose mais malheureusement la France est le pays où la compétition et l’élitisme est omniprésent : /

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  4. Bon alors, personnellement, mon cerveau a depuis toujours, ou presque, été réfractaire aux maths. C’est pas de ma faute, je suis plein de bonne volonté mais quelque chose dont je ne vois pas l’utilité PRATIQUE tout de suite, ça a tendance à me faire un peu fuir (et puis, heu, je suis pas très douée pour le calcul mental, ahah)(et j’ai jamais de monnaie sur moi, comme ça, c’est jamais moi qui calcule héhé).
    J’ai beaucoup ri sur l’histoire du « Une exponentielle sauvage apparaît ! Sacha lance l’attaque DERIVEE ! », même si je saurais pas vraiment expliquer pourquoi mais bon, c’est pas grave, j’ai ri et c’est le principal hein 🙂
    Sinon, j’avoue que si tu publies « quelques apartés de vulgarisation sur des paradoxes mathématiques », je ferais partie des lecteurs curieux de savoir à quoi ça peut bien ressembler, toutes ces histoires 🙂

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    1. Alors je préfère te prévenir tout de suite, ces vulgarisations parleront pas du tout du tout de trucs pratiques hahaha loin de là, ma came c’est les trucs que tu peux même pas te représenter parce que c’est, genre, en 5 dimensions. Mais je vais essayer de rendre ça divertissant et y aura pas de calculs, que du texte et des dessins, du coup ce sera peut-être moins effrayant ! 😉 Je me réjouis de voir ce que tu en penseras, en tout cas !

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  5. Bonsoir !

    J’arrive ici par ton commentaire sur la dernière critique d’Apophis et, avant de parcourir un peu plus ton blog, je viens déjà m’ajouter à ceux qui aimeraient bien lire tes articles de vulgarisation de maths. 🙂
    En attendant, je m’en vais lire tes autres articles.

    Bonne soirée

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  6. Haha je rejoins tout à fait ton avis sur les fausses idées que les gens se font des études scientifiques… Je suis étudiante en deuxième année de chimie et tout le monde crois que je passe mes journées à faire des expériences inconnues et dangereuses, un peu secrètes alors que finalement on passe des journées entières à comparer les concentrations de calcium dans différentes eaux…
    En tout cas j’ai trouvé cet article intéressant et j’ai beaucoup ri à l’histoire de l’addition.

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  7. J’ai compris celle de l’exponentielle ! \o/ C’est bon, j’ai quelques restes de mes études 🙂 J’aimais beaucoup les maths, mais vu que je ne bosse pas du tout dans le domaine que j’ai étudié (électronique/informatique, alors qu’aujourd’hui je suis animatrice en centre de loisirs…) je n’ai plus tellement l’occasion de pratiquer 🙂
    En tout cas, c’est original de trouver des chroniques littéraires mélangées à des concepts mathématiques, et j’adore ça ! (oui, en plus d’adorer les maths, j’adore lire et écrire, j’ai toujours râlé pour cette opposition quasi systématique entre « littéraires » et « scientifiques » 😦 ) Je vais revenir me balader sur ton blog !

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    1. Ahhh ben t’es pas la seule à râler contre ces clichés de « je comprends rien en math, de toute façon je suis littéraire », ça me fait hurler ^^
      Super nouvelle alors ! Ça m’enthousiasme beaucoup de parler de maths en vulgarisant à fond, ça change des formulations super techniques que je croise tous les jours 🙂

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  8. Elle est marrante la musique pour accompagner ton texte 😀
    je trouve ça chouette de parler de maths ça change de ceux qui ne parlent que de littérature et de leurs études en lettre ^^ C’est bien sympa mais à la longue c’est lassant alors que là des maths c’est parfait 😉 Sachant que l’adage dit : les meilleurs littéraires sont des matheux 😉

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    1. N’est-ce pas ! Je la trouve trop chouette 😀
      Ah c’est clair qu’on est sur un autre registre 😉 mais j’aime être éclectique ! 🙂 trop contente si ça t’intéresse 🙂
      Haha je ne connaissais pas cet adage, mais je vais le reprendre 😉

      Aimé par 1 personne

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